Texte de Félix
Maman,
Tu es née dans une famille d’écorchés vifs, des révoltés échappés du 8ème arrondissement pour atterrir par hasard, après être passé par le Venezuela et la prison, dans les salons littéraires de Saint Germain des prés. A la guerre d’Algérie, ils épousent la cause du FLN, avec, une fois encore, un passage par la prison pour ton père. A la libération, ils partent, pieds rouges, aider l’Algérie révolutionnaire à la construction de l’État socialiste. C’est là que tu es née, en 64. C’est là que tu as passé tes douze premières années, et que tu échangeais avec ta sœur des secrets en arabe, que tes parents ne parlaient pas.
A douze ans, vous rentrez à Paris, et, première de ta classe à Alger, le collège te fait redoubler d’office à ton arrivée, début de ta fâcherie avec l’école.
Ton père, maintenant journaliste, usant de sa gloire passée d’écrivain, revend à qui le veut tantôt des droits d’adaptation, tantôt des projets de livres jamais réalisés, faisant défiler chez vous, par vagues, l’opulence et les huissiers.
A seize ans, fin radicale de ta vie d’enfant : tu arrêtes l’école, pars vivre en squats rasta, perfecto et coupe punk, tu traînes à Carbone 14. Seule, sur un coup de tête, tu retournes en Algérie, où, les cheveux verts et sans soutif, l’accueil te paraîtra frileux.
De retour à Paris, les grèves de 81 te font rencontrer François, c’est le coup de foudre, il est pour toi. Tu débarques chez lui quelques jours plus tard, dis à sa copine qu’elle peut prendre ses affaires et partir. François ne la retient pas.
Vous partagez ensuite votre temps entre votre studio rue Popincourt et de longs étés sur la route en camion, le JJ, abandonné dans un bled après une rencontre avec les flics qui se termine en cavale. Vous achetez une moto après quelques heures de stop infructueuses, ou encore un voilier quand vous lisez quelque part que le summum de la liberté, c’est la mer. Après quelques semaines, vous vous rendez compte que le rafiot est proche du naufrage, et le revendez pour le prix de ton premier soutien-gorge de grossesse, car tu attends Nina. Pas besoin de bateau, le summum de la liberté, c’est vous.
Elle naît en 85, moi en 87. On vit dans un nid d’amour et de bonheur, condensé dans 14m², pile la place pour un lit et deux berceaux. En face de la fenêtre, un mot tagué par François pour toi : Vive la Lo !
Puis Marius arrive en 89, on déménage à Cuvier pour faire rentrer tout ce monde. Toi qui n’a pas le bac, comme ton gars d’ailleurs, tu nous inscris dans le privé, tu veux, là comme toujours, le meilleur pour tes enfants. Tu fais donc un crédit pour t’acheter une tenue digne de la bonne société catholique – mais oublies de te coiffer, et rencontres le directeur, à qui tu prétends avoir égaré votre certificat de mariage. Jusqu’à la fin du primaire, pour ne pas qu’on te dédise dans la cour de récré, tu nous inventeras un mariage imaginaire, en DS rose décapotable, flamboyant.
En 92, l’immeuble brûle, on en sort en courant à moitié nus, y oubliant le lapin que la maternelle nous avait confié pour le weekend. Il en sortira vivant, mais tous les appartements sauf le nôtre ont brûlé. S’ensuit une longue période à vivre dans un appart insalubre, sans eau chaude et sans toilettes, on fait nos besoins dans des sacs plastiques que tu descends à la poubelle. Quand la demande de HLM commence à trop tarder à ton goût, tu iras dans le bureau du maire et claqueras des sacs de merde sur son bureau. Ça restera sans effet, mais tu déplaçais des montagnes pour nous, tu ne lâcheras rien, et tu nous obtiendras notre HLM.
On arrive à Marceau, c’est immense. Ça restera de ce fait longtemps vide. Mais, patiemment, avec ton goût du beau, qu’on a voulu honorer en choisissant cette salle, tu transformeras notre HLM en palace, avec une arche et des vitraux.
Dans le salon, une grande bibliothèque débordant de livres, et, dans la cuisine, une centaine de photos au mur. C’est sous ces photos qu’on a grandi, De Gaulle, Massoud, Mandela, Fidel, Zappatta, un drapeau palestinien. Plus récemment, Marius en gilet jaune. Le grand-père dans le panier à salade. Révolte anticoloniale, révolte sociale qui t’a accompagnée toute ta vie. Révolte anticarcérale aussi : tu, et maintenant nous, croisons les doigts pour la belle quand on voit la pénitentiaire.
Tu habilles notre monde de trésors de fantaisie. Longtemps, on a cru que l’autoradio abritait de tout petits musiciens, que le téléphone fonctionnait grâce aux oiseaux posés sur les fils, qui se passaient les messages.
Notre bulle de bonheur, pas d’argent et beaucoup de fantaisie, contraste avec l’école. Une intégration pas toujours simple, surtout pour Nina. Un jour où tu la déposes à l’école, triste comme un menhir, tu la klaxonnes, elle revient, et là : viens, on part à la mer ! Ta grande amie Zabou, rencontrée à Saint Jo parmi les mères d’élèves, toi la seule marginale, elle la seule Noire. Ton ramassage scolaire, où tu déposais une ribambelle d’enfants sages et coiffés, que tu entassais dans le coffre du mercos break pourri.
Papa, bossant au théâtre, machiniste, est dans ces années parfois absent le soir, dort le matin. On grandit dans tes bras et dans tes yeux.
Quand, à l’adolescence, on se met à voler avec le frangin, et que l’étau se resserre sur moi, tu me sauves la mise en me poussant à avouer auprès de toi, en m’assurant que ton amour n’en sera pas moins fort, que ton estime n’en sera pas moins forte. C’est les Quatre bacheliers, la chanson de Brassens, tu es la quatrième des parents, la plus belle, la plus grande.
Et puis, en vrac, tes dérapages contrôlés sur le terrain vague avec nos copains, les assiettes cassées de tes nombreuses colères – jamais de désamour entre vous, jamais d’indifférence !, les gitanes filtre, Fredo et Yana, les vaches maigres en période de grève ou de chômage, la carte bleue qui disait parfois merde, l’odeur de l’essence, les bagnoles.
Et les vacances ! Chaque été, on partait, toujours pour deux mois pleins. C’était le luxe et le bonheur. Les vacances au hasard, les tentes pourries, le camping sauvage, Uchaux et les copains, le terrain en friche dans les bois en Vendée, le squat dans le bunker, que tu avais garni d’une croix de Jésus pour amadouer les flics en cas de visite. La Méditerranée, celle de ton enfance, et les visites au vieux dans son cimetière de Barcelone.
A la fin de notre enfance, c’est le retour du camion dans votre vie, on part en Croatie, passant la frontière avec Maman, sans passeport, planquée dans le lit à l’arrière du camion. Le douanier : c’est quoi ça ? Mon père : ça ? Bah c’est ma femme.
Et dire ta timidité. Ton irrévérence. Ton intransigeance. Ton explosivité. Ton souci constant d’égalité entre tes mioches. La force que tu nous a donnée en nous faisant savoir qu’à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, si besoin, tu seras là pour nous. Je n’ai jamais éteint mon téléphone la nuit, pour mes amis, pour cette raison.
Nina quitte le foyer et s’installe avec Vincent. Le temps d’accepter qu’un autre t’enlève ta fille, tu lui ouvres grand les bras et le cœur – d’autant qu’il remplissait ta triple condition : pas huissier, pas flic, pas gardien de prison. Là encore, c’est tout ou rien, ce fut tout. En 2010, naissance de ton petit-fils Pablo, amour fou et total pour ce petit être que tu as fait grandir comme tu l’as fait pour nous : en le baignant dans les rires fous, la tendresse et les blagues potaches. Votre grand jeu était de vous foutre des coups de pied au cul. Une dame, témoin de la scène, s’indigne et engueule Pablo. Tu te dresses de tout ton corps : « on chahute si on veut, on fait c’qu’on veut ! ». Cet enfant à qui tu as donné tout ce que tu avais : ta révolte, ton amour, la mémoire des tiens.
Tes enfants partis, le salariat : tu deviens ambulancière. Les patients que tu rencontrais, les vieux que tu aimais tant, que tu aimais faire raconter. Et puis, les missions SAMU, les feux grillés, les sirènes, l’accélérateur, l’adrénaline. Mais : chez toi, ni dieu ni maître n’était pas un slogan, c’était un état de fait, simple et tranquille. Ton indignation lorsqu’un patron te parlait comme à une subordonnée et non comme à une égale, ton intransigeance devant les fraudes à la sécu, firent que tout ne fut pas rose, et tu roulas ton bleu.
Là, tu passes à la brocante, les objets, ta deuxième passion après les gens. Ni une, ni deux, on t’offre une 4L fourgonnette et c’est parti : tu chines, vide-maisons, vide-greniers… L’été, vous partez en camion, un lit sur quatre parpaings, et tu stockes et stockes sous le lit tes trouvailles. Ton stand est le plus beau des stands, paillettes, disques, lampes, affiches, beaucoup d’affiches, les mémoires des luttes.
Tu aides François dans ses transports, et tu n’as pas la même patience que lui avec ses clients. Une fois où l’un d’eux voulu rajouter des cartons de livres aux quelques tableaux prévus, tu te mets en colère et pars avec le camion, laissant le client, ses tableaux ses cartons, et le pater en plan !
En 2012, après une longue dégénérescence, ta mère meurt. Tu recrées son univers dans une chambre libérée de l’appart. Tu te plonges dans les archives de ton père, et rencontres Jérôme, qui met en musique Schtilibem, et avec qui vous avez de longs échanges, sur les mots, l’argot, les injustices, et que tu accueilles entièrement, généreusement.
C’est de cette manière que tu accueilleras Isabelle quand je la rencontre. Tu ouvres les portes en grand.
Notre fille Salomé est née ce 2 juin. Tu l’attendais depuis des mois, tu avais vidé, repeint, aménagé la chambre de ta mère, acheté des pyj, un pantalon patte d’eph et une veste à franges. Tu t’étais même débarrassé des archives de ton grand-père, parties dans une valise diplomatique à paillettes.
Tu l’as tenue dans tes bras trois fois.
Vendredi 5, on t’a diagnostiqué un cancer.
Le samedi soir tu es tombée dans le coma.
Le dimanche, tu es morte.
Tu ne nous disais pas « je t’aime », tu nous disais « je t’aime, je t’estime ».
Maman, je t’aime, je t’estime.