Même sans comprendre, j’avais adoré

Laurence, je m’en souviens parfaitement. Il n’y avait pas de bibliothèque chez mes parents, ou si petite. C’est chez les tiens que j’ai découvert ce que voulait dire «  avoir une bibliothèque ». Et je la revoie dans les détails, celle du salon. Si ma mémoire ne me trompe : elle montait à mi-hauteur, environ 1 mètre, et elle s’étendait tout du long, de l’entrée jusqu’à la cuisine. À l’époque, je ne vouais pas du tout le culte que je voue désormais aux livres. Mais je me rappelle que j’étais intrigué par la bibliothèque de ta mère. Je trouvais cela beau, et classe. Les livres étaient imprégnés de l’odeur de cigarette, que normalement je n’aime pas, sauf justement quand elle est mêlée à celle des livres. C’est aussi dans cette bibliothèque que j’ai découvert les couvertures si singulières de la collection blanche, avec leur liseré noir et rouge. Je me demande même si ce n’est pas ta mère qui m’a expliqué ce qu’était la collection blanche. Dans mon souvenir, il y a une table basse dans le salon, avec quelques livres posés dessus. Et puisque je suis lancé : on était jeune, moi je ne lisais pas et je n’aimais pas ça, mais toi tu te baladais presque systématiquement avec un livre sous le bras. C’est en entrant chez tes parents qu’on comprenait tout de suite la place centrale que les livres jouaient dans votre famille. Longtemps aussi, je n’ai pas su (ou pas retenu ?) que ton grand-père était un écrivain célèbre. J’ai même l’impression de l’avoir appris très tard, vers 20 ans, le jour où, chez toi, ta mère et toi m’avez offert Schtilibem 41. C’est ce qui remonte spontanément à la surface. Et aussi que ta mère dégageait une joie, une énergie débordante, couplées à une forme de gravité, comme si elle avait une conscience nette du tragique de l’existence. Ce mélange de joie et de gravité, toutes deux portées à une haute intensité, je crois ne l’avoir rencontré chez personne d’autre. Désolé si je projette des choses erronées sur Laurence. Ça fait longtemps que je ne l’ai pas vue.

Et juste un dernier souvenir : on est dans la voiture de ta mère, Nina, toi et moi à l’arrière. On roule, c’est calme, lorsque tout d’un coup ta mère hurle : « Putain, les flics ! » Il y avait en effet un contrôle routier quelques mètres plus loin. Elle fait crisser les pneus, fait demi tour en urgence, franchit allègrement la bande blanche, et part à toute allure en sens inverse. Comme dans un film. À l’époque je n’avais pas du tout compris pourquoi elle avait fait ça. Je m’étais imaginé qu’elle avait simplement une haine viscérale de la police, ou peut-être qu’elle avait oublié d’assurer la voiture…. En tout cas, même sans comprendre, j’avais adoré.

Manolo