Rien ne sera petit
Quand la certitude de la mort s’est imposée, la première pensée qui me soit venue : c’est l’amour qui meurt.
Une certaine manière, une certaine puissance d’amour qui disparaît avec ma mère. L’amour total, inconditionnel, éclatant, qui ne tait aucun de ses élans, qui ne se mégote pas, qui ne connaît aucun compromis, ni tempérance, ni questionnement, ni mesquinerie, ni calcul ni doute ni réserve. L’amour grandiose. Un feu intarissable qui réchauffe et qui brûle. Qui s’offre tout entier, sans équivoque.
C’est ton premier cadeau.
Le second : la droiture. La verticalité. L’incapacité absolue de tolérer une injustice, ton corps qui se dresse, qui exprime à lui seul l’interdiction complète de tout arrangement avec sa morale, de tolérance à la médiocrité. La fidélité qu’on se doit à soi-même et qu’on doit à l’autre. La loyauté qu’on doit à un ami, à un amour.
L’impérieuse nécessité de se dresser du corps et de l’âme pour barrer la route à ce qui est petit, laid, médiocre. De nier le droit même d’exister à ce qui rampe.
Tes enfants, ton amour, ton petit-fils le savent et nous l’apprendrons à la sublime et tant aimée Salomé. L’amour bouleverse tout. Tu nous en as tellement donné que nous en sommes comme remplis. On en déborde, on en a assez pour 20, pour 50, pour 100. Mais nous ne le donnerons pas à 20, ni 50, ni 100. L’amour est un trésor infini et précieux, mais exigeant. Il ne s’offre pas au tout-venant, il n’appartient qu’à celles et ceux à qui on voudra bien le donner.
Ton amour n’est ni mièvre ni aveugle. Il exige. Il est le feu d’un bois qui ne plie pas. Il est furieux. Il est flamboyant.
Le panache ! L’explosion, l’absolu, le tout ou rien.
Toi qui nous as appris qu’un ami, c’est quelqu’un pour qui on enterre un cadavre sans poser de questions. Imaginez comme on est forts, imaginez comme on est seuls.
Notre enfance, c’est aussi la fantaisie, le rêve, le rire. Tu nous disais : la vie est belle. Tu nous disais : remplissez-vous les yeux. Tu nous disais : tu peux tout faire, tout vaincre, tout rêver. Rien n’est trop beau pour toi.
Trésor, trésor, que cette assurance du fond des tripes que tu nous as donné, maman. Cette certitude d’être aimés en bloc – et donc d’être aimables.
Oh ma mère sauvage, oh ma marginale, oh la force et la faille.
C’est adulte que j’ai rencontré ma mère une deuxième fois. Et que j’ai aimé te rencontrer, maman. La femme qui, au cœur de la mère, nourrissait un trésor de délicatesse, de douceur. Une finesse inaccessible à celui ou celle que le feu brûle.
Ta façon d’accepter, de te taire, d’écouter, ta façon de savoir avec une intelligence infinie, quand il faut être là et quand il ne faut pas y être. Ta façon tellement délicate de faire ce qui doit l’être. Ta force, tes doutes, tes faiblesses, ta force encore. Ta manière d’affronter. Tes attentions parfaites qui ne se comprennent et se remarquent parfois que beaucoup plus tard.
Quand tu as rendu ton dernier souffle, maman, tu étais comme un genre de Christ, en beaucoup plus joli et qui causerait beaucoup moins d’emmerdes. On était là tous les quatre. Un enfant à chaque main, un autre à tes pieds, notre père, ton amour, à ton front. Les trésors d’amour que tu nous as donnés et que tu nous as appris à faire grandir, je sais que tu les as reçus et que ça t’a réchauffé.
Jusqu’au bout, tu nous as protégés. Du début à la fin, tu nous as tout donné.
Tu étais fière de nous, maman, et tu nous le disais souvent. D’où que tu sois, jamais, jamais tu ne seras déçue.
Aucun d’entre nous n’aimera du bout des lèvres
Aucun d’entre nous ne salira son honneur
Aucun d’entre nous n’oubliera de célébrer la vie
Aucun d’entre nous ne tolérera l’injustice
Aucun d’entre nous ne s’amollira
Notre amour sera total
Nos colères et nos haines seront totales
Et gare à nos ennemis
Et joie sur nos amis
Rien ne sera petit
Nous aimerons en grand
La vie est belle
Et pleurer n’a jamais empêché de garder la tête haute.
Merci maman.